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Chimpanzés & bonobos : humains, trop humains ?

7 Juin 2019

(Chimpanzé au Zooparc de Beauval - Julien PIERRE)

TEMPS DE LECTURE : 8 minutes env.

Nous étions en fin de journée et les allées du Zooparc de Beauval se vidaient doucement de leurs visiteurs, l’occasion idéale pour passer voir les chimpanzés qui vivent ici dans un groupe assez important.

Deux femelles matures s’étaient installées dans un coin et gardaient un œil sur trois membre du groupe s’épouillant en hauteur un peu plus loin. Elles avaient l’arrière train tumescent, indiquant qu’elles étaient en période de fertilité.

Elles semblaient vaquer à leurs occupations, mangeant et échangeant paisiblement gestes, regards et mimiques.

Je m’assis à leur hauteur pour mieux les observer. Une vitre nous séparait mais ma présence ne semblait pas les déranger. Habituées à la présence humaine, celle-ci devait leur sembler anecdotique par rapport à ce qui focalise leur attention d’êtres éminemment sociaux : vivre dans un groupe aux relations politiques complexes où les alliances se font et se défont.

Chez les chimpanzés le groupe vit sous la direction d’un mâle dominant et ses alliés mais les femelles n’en ont pas moins un rôle déterminant. Capables de coalitions elles savent s’organiser et se liguer contre un adversaire qui les maltraite et les mâles, pourtant plus costauds et plus rapides, évitent en général de se retrouver sur leur chemin. Cette forme de solidarité féminine a été observée en captivité par le primatologue néerlandais Fans de Waal ainsi qu’il le relate dans son livre ‘Le singe en nous’.

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FAIRE PARTIE DU GROUPE

(photo : grimaces et mimiques de chimpanzé - Julien PIERRE)

Quelques minutes s’écoulent et soudain l’une des deux femelles prend acte de ma présence. Le temps semble comme suspendu : après avoir pris une attitude altière où elle semble me toiser, elle enchaîne grimaces, sourires et rictus à mon attention. La seconde femelle nous rejoint et me lance alors ce regard si  profond et si… humain. Troublant !

Un jeune turbulent déboule alors et tourbillonne au milieu des matriarches avant que n’arrive rapidement un mâle à la musculature puissante qui semble venir inspecter la scène, plus curieux qu’agressif (il n’a pas les poils hérissés), tandis que le petit lui grimpe sur le dos. Puis la vie du groupe reprend son cours et nous n’en faisons plus partie.

Nous ignorons les codes et le langage des chimpanzés, nous nous garderons donc de toute interprétation. Une chose est certaine cependant, nous avons eu la sensation de partager un moment de leur intimité le temps de ce bref échange et c’était extraordinaire.

99 % DE GENES COMMUNS

(Vidéo : Le comportement social des chimpanzés - National Geographic Wild France via Youtube)

Avec le chimpanzé (Pan troglodytes), nous partageons 99% de gènes communs et un même ancêtre dont la lignée humaine se serait écartée il y a environ 5 millions d’années. Grand singe très sociable à l’intelligence remarquable et plus fort qu’un Homme, le chimpanzé vit dans les forêts d’Afrique le long d’une ligne s’étendant de la Guinée à l’Ouest jusqu’au Kenya et la Tanzanie à l’Est.

Il est souvent perçu comme un cousin terrible de l’Homme et un miroir de nos pires instincts depuis qu’il a été documenté qu’il était capable de littéralement faire la guerre et tuer ses semblables d’autres groupes concurrents voire au sein même de sa propre communauté. Cette propension à la violence, mise en lumière en 1979 dans un article publié dans la revue National Geographic puis confirmée par les travaux de la célèbre primatologue Jane GOODALL, lui a donné sa terrible réputation de ‘singe tueur’.

Oubliées l’incroyable intelligence de ce grand singe, ses capacités d’empathie  et de coopération, sa dextérité pour créer et utiliser des outils ou encore la richesse de son langage (il utilise plus de 30 types d’émissions vocales)... On ne retint plus du chimpanzé que ses tendances agressives et meurtrières, allant jusqu’à trouver dans le comportement guerrier de ce plus proche parent une justification darwiniste* (voir la fin de l'article) pour nourrir une vision de la nature humaine profondément et irrémédiablement mauvaise et destructrice

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MAUVAIS SINGE, BON SINGE ?

(photo : bonobos - Julien PIERRE)

D’abord  confondu avec le chimpanzé, le bonobo (Pan paniscus), aussi appelé chimpanzé pygmée, n’a été identifié qu’en 1929. Il vit uniquement dans les forêts équatoriales humides de République Démocratique du Congo en Afrique centrale. Egalement très proche de l’Homme avec qui il partage 98,7 % de gènes communs, cette autre espèce du genre Pan, légèrement plus petite que le chimpanzé, a des membres plus longs et une allure plus filiforme et moins musculeuse.

Moins connus, les bonobos se caractérisent par une organisation en sociétés matriarcales dominées par les femelles et des moeurs pacifistes et volontiers libertines. Ils  vivent en groupes importants pouvant compter jusqu’à 80 individus et en harmonie avec les groupes des territoires connexes, contrairement aux chimpanzés dont les clans se font concurrence et défendent des territoires et des ressources.

Surtout, les bonobos sont connus pour être un peu les hippies de la nature qui font l’amour et pas la guerre : les individus des deux sexes et tous âges confondus utilisent un large éventail de pratiques sensuelles et sexuelles pour désamorcer conflits et tensions entre eux. Une philosophie ‘Peace and Love’ plus douce comparée à celle de la concurrence effrénée et de la recherche de position dominante du brutal chimpanzé…

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LE MONOPOLE DE LA VIOLENCE ?

(photo : Chomp! - Ryan Summers - Flickr - CC BY-SA 2.0)

Alors, idéale la société bonobo et mauvaise la société chimpanzé ?

Ces grands singes, par leur proximité avec nous, sont très étudiés et le miroir qu’ils nous tendent, avec leurs modèles de société si différents, ne manque pas de nous interroger.

Il est toutefois important de rappeler ici que les chimpanzés sont aussi capables d’empathie et de résoudre des conflits alors que les bonobos ne sont pas exempts de disputes ni de rivalités.

Quant à la propension à la brutalité, que nous partagerions donc seulement avec notre cousin chimpanzé, est-elle une exception ‘bien humaine’ dans le règne animal, quand le biologiste viennois Konrad LORENZ ou le paléoanthropologue américain Robert ARDREY affirmaient que les humains se singularisaient par leur usage de la force meurtrière ? Pas vraiment à lire Frans De Waal qui indique que les observations pratiquées depuis sur une longue liste d’animaux dont des lions, des hyènes, des langurs ou encore des ours (voir cette triste nouvelle relative aux deux oursons des Pyrénées dont nous avions relayé récemment l’information de leur naissance) ont montré que tuer un membre de sa propre espèce est une réalité, peu fréquente mais largement répandue… ceci sans parler des fourmis, ‘pour qui assassinats, escarmouches et batailles rangées appartiennent à la routine’, faisant passer les hommes pour des ‘pacifistes sous tranquillisants’, écrit Mr De Waal en citant le sociobiologiste Ed WILSON.

TARZAN EST-IL PLUS BONOBO OU CHIMPANZE ?

(Vidéo : portrait de Jane Goodall dans le JT de France2 - source : L'info à 100% / France2, Youtube)

D’un point de vue purement évolutif, la réponse à cette question est clairement impossible à trancher : la lignée de l’Homme se serait écartée de celle de l’ancêtre Pan il y a 5 Millions d’années environ, soit avant que chimpanzé et bonobo ne forment chacun une espèce il y aurait 2,5 Millions d’années environ.

On tiendrait donc un peu des deux tout en étant ‘plus méthodiques dans notre brutalité que les chimpanzés et plus empathiques les bonobos’, un ‘grand singe bipolaire par excellence’ pour reprendre Frans De Waal, évoquant ‘un être bourré de contradictions, capable de bonté et de cruauté, de grandeur et de vulgarité – le tout parfois dans une même personne’.

Une chose est certaine, qu’il s’agisse des bonobos ou des chimpanzés, c’est que ces espèces sont aujourd’hui menacées. Exposées à la déforestation, aux guerres et activités humaines, à des maladies infectieuses et au braconnage, elles sont toutes deux considérées comme ‘En Danger’ par l’UICN, une quarantaine d’experts réunis en Allemagne en Juin ayant récemment lancé un appel pour sauver les 4 sous-espèces de chimpanzés qui en sont réduites à vivre dans des ‘ghettos forestiers’. D’après le WWF il resterait à ce jour 20.000 bonobos et quelque 340.000 à 500.000 chimpanzés (toutes sous-espèces confondues). Des initiatives comme 'Lola ya bonobo', le paradis des bonobos créé en 1994 au Sud de Kinshasa qui recueille les primates orphelins ou la mise en place de réserves visent à protéger ces animaux très exposés. Le développement de l’écotourisme, la sensibilisation des populations locales, la création et l’agrandissement des zones sanctuaires ainsi que la présence de chercheurs sur place participent à leur sauvegarde et donnent des raisons d’encore espérer pour l’avenir de ces grands singes fascinants.

DARWINISME ET SELECTION NATURELLE

(Vidéo : la compassion chez les bonobos - National Geographic Wild France / Youtube)

* Au sujet du darwinisme, concept souvent dévoyé pour justifier d'un système prônant la loi du plus fort, citons ici encore une fois Frans De Waal dans ‘Le Singe en nous’, qui précise : ‘étant donné l’exploitation excessive et abusive de la théorie de l’évolution, on ne s’étonnera guère que le darwinisme et la sélection naturelle soient aujourd’hui synonymes de concurrence effrénée. Or Darwin lui-même était tout sauf un darwiniste social. Il croyait au contraire que la bonté avait sa place dans la nature humaine et dans le monde naturel. Bonté dont nous avons un besoin urgent, car le problème posé par une démographie mondiale galopante n’est pas tant de savoir si nous sommes capables ou non de gérer le surpeuplement, mais si nous saurons répartir les ressources avec honnêteté et équité. Nous lancerons-nous dans une concurrence généralisée ou réagirons-nous en humains ? Nos proches parents (les grands singes) peuvent nous fournir des enseignements précieux à cet égard. Ils nous montrent que la compassion n’est pas un amollissement récent à l’encontre de notre nature, mais un formidable pouvoir, appartenant autant à qui nous sommes et à ce que nous sommes que les tendances concurrentielles qu’elle veut surmonter..

Pour aller plus loin :

La fiche du Chimpanzé

La fiche du Bonobo

L'institut Jane Goodall

Les actions du WWF en faveur des chimpanzés

Les actions du WWF en faveur des bonobos

Notre article sur la classification des espèces

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