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Chauves-souris, les mal-aimees

18 Décembre 2018

(photo : Vampire Commun - Gerry Carter - Wikimedia Commons - CC0)

Lorsque vient l’été et ses chaudes soirées, on les voit surgir et virevolter silencieusement en tout sens à la nuit tombée, craignant qu’elles ne viennent s’agripper à nos cheveux. La lune se lève et il est alors temps pour l’homme de se retirer et faire place au règne des chauves-souris, animaux furtifs et inquiétants qui incarnent la nuit et ses angoisses.

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MYTHES, LEGENDES ET SYMBOLIQUES DE LA CHAUVE-SOURIS

(photo : IIoorraa - Pixabay - CC0)

Il est impossible de parler des chiroptères, la grande famille des chauves-souris, sans commencer par leurs multiples représentations dans la pop culture occidentale : de Dracula à Twilight, il existe une réelle obsession à mettre en mots et en images la figure romantique et angoissante du Vampire, cet être maléfique ni mort ni vivant qui vit la nuit, se nourrit du sang des innocents et se transforme en chauve-souris. D’ailleurs, un des premiers grands classiques du cinéma muet (et du cinéma tout court) fût tourné en 1922 en Allemagne : Nosferatu le Vampire et son inquiétant rôdeur dégarni à la dentition effroyable venant mordre les carotides de jeunes femmes envoûtées. 

Un petit tour du Monde des croyances et de la symbolique de la chauve-souris dans différentes cultures démontre cependant qu’elle est loin d’être cantonnée à cette dimension effrayante. Si dans plusieurs cultures sud-américaines comme chez les Mayas, les Mexicains et certaines tribus indiennes elle est un emblème de la mort, en Chine elle est au contraire associée aux Cinq Bonheurs, des statues et gravures représentant cinq chauves-souris en quinconce qui incarnent la longévité, la richesse, la tranquillité, la vertu et la bonne mort.

Alors, entre mythes et réalité, quelle est la nature réelle de cet animal hybride, à mi-chemin entre la souris et l’oiseau ?

MI-OISEAU MI-SOURIS, UN ANIMAL HYBRIDE ET FASCINANT

De l’oiseau, elle a pris les ailes. Seul mammifère capable de réellement voler, celles-ci sont constituées de peau parcourue de nerfs et de veines et renforcées par des os et articulations, propulsées par des muscles puissants situés au niveau du sternum. Ces ailes de grande envergure, c’est une évolution de la main où les quatre doigts ont grandi démesurément et sont reliés entre eux par une membrane de peau avec au sommet le pouce muni d’une griffe bien utile pour s’accrocher.

A la souris, elle a emprunté la fourrure qui recouvre son corps, la queue (plus ou moins longue et souvent reliée par une membrane de peau aux pattes postérieures), un nez à l’odorat aiguisé et des grandes oreilles pour capter tous les sons. L’ouïe est sans conteste le sens le plus utile à la chauve-souris. Elle est ainsi, avec le dauphin et la famille des cétacés, un des rares animaux à utiliser l’écholocation pour se repérer, chasser et se déplacer. Elle émet des ondes sonores avec son larynx et son nez, ondes qui lui reviennent lorsqu’elles se heurtent à un obstacle. Son cerveau fabrique alors en retour une image en 3 dimensions de son environnement lui permettant de se situer (ainsi que ses proies) dans l’espace.

Exception notable dans l’ordre des chauves-souris, les roussettes (et la famille des pteropodidés) n’utilisent pas l’écholocation (sauf la roussette d’Egypte) et compensent par de grands yeux et une vue perçante. Frugivores et imposantes, ces chauves-souris vivent dans les zones tropicales.

En tant que mammifère, la femelle possède des mamelles et allaite ses petits avec du lait qu’elle fabrique, après les avoir portés en elle lors d’une gestation de quelques mois. Selon l’espèce, les femelles ne donnent naissance qu’à un unique petit, rarement deux. Contrairement à leurs habitudes de vie suspendues la tête en bas, les femelles se suspendent tête en haut pour mettre bas, utilisant l’assistance de la pesanteur pour la naissance.

L'ETONNANTE GALERIE DES VISAGES DES CHIROPTERES

Avec près de 1.200 espèces différentes réparties en 18 familles, les chiroptères sont, avec les rongeurs, l’ordre des mammifères comptant le plus de diversité ! Outre la couleur de leur fourrure et leur taille variable, de 15 cm d’envergure pour la minuscule chauve-souris mexicaine à queue libre à plus d’1 m chez la roussette géante ou ‘Renard volant’, la forme du visage est une autre caractéristique permettant de distinguer les espèces.

Ainsi les roussettes, avec leurs grands yeux et leur tête de renard, ont une jolie face plutôt mignonne à côté d’autres espèces comme les rhinolophes ou le vampire qui n’ont pas réellement de nez, remplacé par une feuille nasale un peu écrasée avec de nombreux replis de peau donnant parfois l’impression de masquer leurs yeux. Les oreillards quant à eux sont dotés d’immenses oreilles et d’une face ramassée et les murins ont un museau pointu et de grandes oreilles au bout arrondi.

Présentes sur toute la planète à l’exception des pôles, les chauves-souris sont des animaux à sang chaud qui vivent cachés le jour dans les forêts, les grottes et cavernes, des anfractuosités dans la roche ou les combles, caves ou greniers de maisons et de bâtiments et ne sortent qu’à la faveur de la nuit pour se mettre en quête de nourriture. La majorité des espèces vivent en colonies parfois très nombreuses et les individus communiquent entre eux grâce aux sons. Dans les zones septentrionales, les chauves-souris se mettent à l’abri pour l’hiver et entrent en léthargie pour hiberner après s’être constitué une réserve de graisse pendant l’été, alors que certaines espèces optent pour la migration.

DU SANG POUR LE VAMPIRE : LES REGIMES ALIMENTAIRES DES CHAUVES-SOURIS

Roussette se nourrissant de fruits bien mûrs des zones tropicales, vampire s'abreuvant du sang des vaches et moutons en Amérique Centrale, pipistrelle commune de nos villages et jardins publics qui chasse les insectes volants, ou fascinante chauve-souris pêcheuse d’Amérique Centrale et du Sud qui se nourrit de crustacés et de poissons qu’elle saisit avec les griffes puissantes de ses pattes postérieures en survolant les étendues d’eau : il existe une grande diversité de régimes alimentaires chez les chiroptères, démontrant leur capacité d'adaptation aux contraintes des différents biotopes où on les trouve. Plusieurs espèces nectarivores ont d’ailleurs une réelle importance économique car elles pollinisent certaines plantes à usage agricole.

DES CHAUVES-SOURIS ET DES HOMMES

On connaît finalement assez mal les mœurs des chauves-souris car il est très difficile de les observer sans les déranger et cela peut nécessiter un équipement spécifique à base de caméras infrarouges pour suivre la vie d’une colonie. Citons ici les travaux importants menés par le Museum d’Histoire Naturelle de Bourges qui s’est spécialisé dans l’étude des chauves-souris pour en devenir une référence européenne.

La France héberge une trentaine d’espèces de chauves-souris, mais alors même que toutes sont protégées, leurs populations connaissent un important déclin et ne survivent aujourd’hui plus que dans certaines zones éparses. Chassées par le faucon hobereau et certains rapaces nocturnes (même si il n’y a pas en Europe d’oiseau de proie spécialiste de la chasse aux chauves-souris) et certains mammifères (dont les chats) et reptiles, elles sont aussi sujettes aux infections véhiculées par les tiques et autres parasites auxquels elles sont particulièrement exposées.

On rappellera ainsi de se méfier d’une chauve-souris au vol étrange ou qui se laisserait approcher, sa morsure pouvant transmettre le virus de la rage. Si vous croisez la route d’une chauve-souris blessée, il est recommandé de la manipluer avec un mouchoir ou une paire de gants pour la mettre à l’abri des chats jusqu’au soir où elle reprendra peut-être son envol. Contactez également sans attendre un responsable départemental du réseau d'aide aux chiroptères > liste par département ici !

Parmi les autres causes pouvant expliquer leur raréfaction, on pourra citer la déforestation, la pollution lumineuse, l’inquiétant déclin des populations d’insectes dont la majorité des espèces françaises se nourrissent et aussi la rénovation des bâtiments et constructions qui une fois rénovés ne leur offrent plus d’habitat pour les accueillir. Aussi importantes (voire plus) que les oiseaux pour la régulation des insectes nuisibles et jouant également un rôle de pollinisateurs et disséminateurs de graines et de pollens, les chauves-souris ont une utilité écologique avérée.

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L'OEIL DU PASSIONNE : YVES BILAT, AUTEUR DE 'BALLET NOCTURNE'

(Photo : chauve-souris Myotis Myotis_139 / © Yves BILAT)

Pour tenter de saisir toute la beauté des chauves-souris, laissons les mots de la fin à Yves BILAT, jeune entrepreneur suisse spécialisé dans la rénovation éco-friendly de bâtiments et passionné par les chiroptères qui réalise des clichés en noir et blanc spectaculaires et captivants de ses protégées, photos qu’il a notamment présentées dans le cadre d'une exposition au Festival International de la Photo Animalière et Nature de Montier-en-Der en 2018. Il est l'auteur de 'Ballet Nocturne', ouvrage de référence sur les chiroptères reprenant ses meilleures photos.

Interview :

D’où vous est venue cette passion pour les chauves-souris dont on ne peut pas dire qu’elles soient parmi les animaux les plus populaires ?

Yves BILAT : Le hasard ! L'opportunité qui m'a été donnée d'intégrer un groupe de protection et d'étude des chauves souris. Je cherchais en parallèle un projet photographique, le défi m'a paru intéressant.

Vos clichés sur les chauves-souris sont à la fois spectaculaires et naturalistes. Quelles techniques utilisez-vous pour les réaliser ?

YB : Les prises de vue sont réalisées par piégeage photographique grâce à une barrière infrarouge. Au passage de la bête celle-ci déclenche une batterie de flashs préalablement disposés pour éclairer l'animal et le décor. Les photos sont réalisées en lumière infrarouge invisible pour les chauves-souris afin de ne pas les déranger.

Quel est le cliché dont vous êtes le plus fier et pouvez-nous vous raconter l’histoire derrière celui-ci ?

YB : Une photo que j'apprécie particulièrement est celle de plusieurs bêtes volant sous une cloche. La mise en place de l'éclairage était compliqué du fait du battement des cloches ! J'espérais photographier les bêtes une à une à leur retour à l'aube. Je fus surpris de constater que les chauves-souris tournaient ensemble sous la cloche le soir avant de sortir.

Il semble que la situation des chiroptères s’améliore en Suisse. Quels sont selon vous les facteurs qui peuvent expliquer ce retour des populations de chauves-souris ?

YB : Je ne suis pas aussi optimiste ! Quelques espèces extrêmement rares semblent revenir. S'agit-il d'un réel retour... ou d'une plus forte pression d'observation ? S'il est vrai que la situation peut s'améliorer dans certains cas (je pense notamment à la foresterie qui a pris en compte, depuis le milieu des années 80, la nécessité de conserver les vieux arbres creux, entre autres), dans d'autres cas, l'intensification toujours plus grande de agriculture, la disparition des combles et la pollution lumineuse compensent malheureusement les quelques amélioration observées ça et là.

Ballet Nocturne, de Yves BILAT, paru en Juin 2018 - 144 pages, 33 x 23.3 cm, Editions La Girafe/Rossolis

Crédit article : Julien PIERRE & Yves BILAT

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